"Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve" Hölderlin

mardi 27 octobre 2026

Pourquoi faire quelque chose plutôt que rien ?

Pourquoi sommes-nous incapables de rester tranquilles dans notre chambre ? Quel élan invisible nous pousse à nous lever le matin, à sortir de chez nous, à entreprendre des choses petites ou grandes ? Qu'est-ce qui pousse certains à manifester, à participer à une émeute ou à piller un magasin ?
Pascal voyait dans notre incapacité à demeurer en repos l'expression d'un besoin de divertissement, une manière de nous détourner de notre condition. Mais faut-il nécessairement chercher dans notre agitation une fuite de nous-mêmes ? L'ennui, la nécessité, l'angoisse ou la recherche de sens constituent autant de pistes pour expliquer notre besoin d'agir. Parmi elles, le désir pourrait être une piste à creuser.
On pourrait penser que tout est affaire d'envie. J'ai envie de chocolat, de partir en vacances ou de retrouver un ami. Mais l'envie est souvent passagère, une impulsion qui surgit sans prévenir et s'évanouit parfois aussi vite qu'elle est apparue. Elle explique certaines de nos actions, difficilement ce mouvement permanent qui nous anime.
Le désir serait-il alors une meilleure réponse ? Dans une conception classique, désirer revient à éprouver un manque et à chercher à le combler. À la différence de l'envie, le désir peut s'inscrire dans la durée, mobiliser notre mémoire, nourrir notre imagination et nous conduire à élaborer des stratégies parfois complexes pour atteindre son objet. Mais cette explication demeure insatisfaisante. Pourquoi agissons-nous lorsque nous ne savons pas précisément ce que nous cherchons ? Et pourquoi continuons-nous à désirer lorsque nous avons obtenu ce que nous voulions ?
Nietzsche offre une autre piste avec sa volonté de puissance. Non pas simplement la volonté de dominer autrui, mais une dynamique d'affirmation et de dépassement, par laquelle la vie cherche à déployer ses possibilités, à se confronter aux résistances et à créer de nouvelles formes d'existence. Dans cette perspective, l'action ne serait plus seulement un moyen d'obtenir quelque chose. Elle serait aussi une manière d'éprouver et d'affirmer notre puissance d'agir. L'important ne serait donc pas tant le résultat que le mouvement lui-même. Évitons de citer pour la millième fois Saint-Exupéry ici.
Cette intuition trouve un écho chez Deleuze et Guattari, pour qui le désir ne se définit pas d'abord par le manque, mais par sa puissance productive. Désirer, ce n'est pas seulement vouloir posséder ce qui nous échappe. C'est produire des relations, des agencements, des possibilités nouvelles. Le désir ne naît pas nécessairement de l'absence de quelque chose : il participe à la création de ce qui n'existe pas encore.
Peut-être est-ce là une partie de ce qui nous anime. Nous n'agissons pas uniquement parce qu'il nous manque quelque chose, ni même parce que nous poursuivons un objectif clairement identifié. Nous agissons aussi parce que nous désirons, et que désirer, c'est déjà nous projeter au-delà de ce que nous sommes.
Mais cette puissance créatrice n'a rien de nécessairement vertueux. Le désir peut aussi nourrir la contestation, la destruction ou la violence. De la création artistique à l'émeute, de l'engagement collectif au pillage, les ressorts de l'action sont évidemment multiples et ne se réduisent pas au seul désir. Celui-ci peut néanmoins contribuer à expliquer pourquoi nous cherchons à habiter le monde plutôt qu'à simplement à y vivre. 
Reste alors une question : si le désir nous pousse à agir, qu'est-ce qui nous pousse à désirer ?

lundi 26 octobre 2026

Question de vocabulaire

Vivre n’est pas habiter. 

Bâtir n’est pas construire. 

Apprendre n’est pas étudier. 

Travailler n’est pas œuvrer. 

La pornographie n’est pas l’érotisme. 

L’icône n’est pas l’idole. 

Consommer n’est pas désirer. 

La présence au monde fait toute la différence. C’est l’ingrédient oublié, comme une épice du passé. Pourtant, il nous en faudrait une pincée.

dimanche 25 octobre 2026

De l'hyperconsumérisme des pilleurs

Les récentes émeutes ayant eu lieu en France ou ailleurs dans le monde sont parfois vues comme l'expression d'une révolte contre le capitalisme et les excès d'une oligarchie ayant pris le pouvoir. Les pillages ne seraient qu'une réactualisation de la prise au tas chère à Kropotkine. 
Mais est-ce véritablement l'histoire qui s'est jouée ? Ces pillages sont-ils réellement l'expression d'une haine contre le capitalisme et son hyperconsumérisme ? S'il y avait eu haine, les sacs Vuitton et autres biens de plus ou moins grand luxe auraient été brûlés dans des feux de joie. Au contraire, ces biens ont été accaparés car ils expriment un idéal : la volonté de consommer sans entrave, de pouvoir enfin toucher ces choses trop chères pour soi. 
Les émeutes ne sont pas l'expression d'un rejet du capitalisme. Si tel avait été le cas, elles auraient abouti à d'autres résultats, une autre esthétique aussi. Non, ces émeutes sont une déclaration d'amour à la société de consommation, l'expression de la grande frustration des masses. 
La décroissance a vécu, la frugalité aussi. Tous les ambitieux, d'un extrême à l'autre du spectre politique, partout dans le monde, parlent de pouvoir d'achat, c'est à dire du pouvoir d'acquérir des choses, bien au-delà de la couverture de ses simples besoins essentiels. 
Le capitalisme de l'attention et de la frustration fonctionne trop bien, même les décroissants ont en main le dernier iPhone. 
La tension ne peut que croitre, la violence et la répression aussi, faute de futur alternatif.